A-10 02 05 : 1848 naissance de la république bourgeoise

 

Michel Peyret

5 février 2010

 

LA REPUBLIQUE BOURGEOISE.

1848

« La République de février fut conquise par les ouvriers avec l'aide passive de la bourgeoisie.

« Les prolétaires se considéraient à bon droit comme les vainqueurs de février et ils avaient les prétentions arrogantes des vainqueurs.

« Il fallait qu'ils fussent vaincus dans la rue, il fallait leur montrer qu'ils succombaient dès qu'ils luttaient non avec la bourgeoisie, mais contre elle.

« De même que la République de Février avec ses concessions socialistes nécessita une bataille du prolétariat uni à la bourgeoisie contre la royauté, de même une seconde bataille était nécessaire pour détacher la République de ses concessions socialistes, pour mettre en relief la « République bourgeoise », détenant officiellement le pouvoir.

« C'est les armes à la main qu'il fallait que la bourgeoisie réfutât les revendications du prolétariat.

« Et le véritable lieu de naissance de la République bourgeoise n'est pas la « victoire de février, c'est la défaite de juin. »

( Karl Marx – Les luttes de classes en France – 1848- 1850 )

 

DES TEMPS QUI DONNENT SENS A L'HISTOIRE

 

Dans le mouvement de l'histoire, il est des périodes qui donnent sens pour longtemps à ce mouvement et qui, souvent aussi, mettent en relief l'esprit, l'essence ou le contenu de la phase en cours, qui quelquefois éclairent et déterminent les caractéristiques des siècles suivants.

 

Depuis Platon, la République est, dans le très long temps, une construction des humains, au sens que Marx donnait à cette construction:

 

« La production des idées, des représentations et de la conscience, est d'abord directement et intimement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes: elle est le langage de la vie réelle. » ( L'idéologie allemande )

Il faudra ainsi plusieurs civilisations pour en venir en cette partie du monde à une époque où une idée de République peut devenir une concrétisation pour succéder aux formes féodales et monarchiques des sociétés.

 

1789, ANNEE DE LA RUPTURE

 

En France, l'année 1789 est donnée pour être l'expression de cette rupture, de ce passage d'une forme de société à une autre, de cette « révolution » qui permet la transition de la domination d'une classe sur la société à une autre classe qui dominera à son tour.

 

En 1789, c'est la bourgeoisie qui aspire à cette domination. En réalité, des formes capitalistes de production se sont déjà développées dans les sociétés occidentales.

 

Et c'est quand la bourgeoisie capitaliste veut donner toute l'extension possible à son mode de production, qu'elle veut accéder au pouvoir d'Etat pour institutionnaliser les conditions de différente nature indispensables à son développement.

 

En fait, ce sera l'objet de toute une période historique d'affrontements où se succéderont plusieurs formes d'Etat, républiques, consulat et directoire, empires, restaurations monarchiques...jusqu'à ce que la République se donne à elle-même des successions républicaines...

 

1848 DONNE UN SENS PARTICULIER A LA REPUBLIQUE

 

Pourquoi l'année 1848 apporte-t-elle une signification particulière?

Pour Lénine en 1913, c'est Marx qui a mis en évidence cette singularité, n'est-ce pas en cette année-là que Marx et Engels publient Le Manifeste du Parti communiste, et c'est loin, très loin, d'être une coïncidence étrange.

 

« L'essentiel de la doctrine de Marx, dit Lénine, c'est qu'elle a mis en lumière le rôle historique mondial du prolétariat comme bâtisseur de la société socialiste. » Marx l'avait appelée communiste, mais ce n'est pas là notre débat aujourd'hui.

 

« Depuis, poursuit Lénine, l'histoire universelle se divise nettement en trois périodes principales:

-1) de la Révolution de 1848 à la Commune de Paris ( 1871 );

-2) de la Commune de Paris à la Révolution russe ( 1905 );

-3) de la Révolution russe à nos jours... »[1]

 

1848, L'ANNEE DES REVOLUTIONS

 

La Révolution de 1848?

 

Il faudrait cependant préciser que cette année 1848 a connu plusieurs révolutions en différents pays d'Europe, tandis que la France pour sa part en a connu deux, celle de février qui met fin au règne timoré de Louis-Philippe 1er, et les journées tragiques de juin.

 

Pour Lénine, au début de ce qu'il considère être la première période,

 

« la doctrine de Marx est loin d'être dominante, elle n'est que l'une des très nombreuses fractions ou courants du socialisme...

 

« La Révolution de 1848 porte un coup mortel à toutes ces formes bruyantes, bigarrées, tapageuses du socialisme d'avant Marx.

 

« Dans tous les pays, la révolution montre à l'oeuvre les différentes classes de la société.

 

1848 REVELE LA NATURE SOCIALISTE DU PROLETARIAT

 

« Le massacre des ouvriers par la bourgeoisie républicaine dans les journées de juin 1848, à Paris, achève de fixer la nature socialiste du prolétariat, du prolétariat seul.

 

« La bourgeoisie libérale redoute l'indépendance de cette classe, cent fois plus que la pire réaction.

 

« Le libéralisme peureux rampe devant cette dernière.

 

« la paysannerie se contente de l'abolition des vestiges du féodalisme et se range du côté de l'ordre; elle ne balance que rarement entre la démocratie ouvrière et le libéralisme bourgeois... »

 

« Dans tous les autres pays d'Europe, une évolution plus confuse et moins achevée conduit toujours à une société bourgeoise constituée.

 

« A la fin de la première période ( 1848-1871 ), période de tempêtes et de révolutions, le socialisme d'avant Marx meurt.

 

« Des partis prolétariens indépendants naissent: la première internationale ( 1864-1872 ) et la social-démocratie allemande.

 

LA REVOLUTION OUBLIEE

 

Dans un ouvrage qui vient de sortir, « 1848, la révolution oubliée », Mauricio Gribaudy et Michèle Riot-Sarcey rappellent sans fioritures que la révolution de février 1848 a mis fin à la monarchie de juillet ( 1830 ) et inauguré la brève expérience de la 2eme République.

 

« Mais, disent-ils, quatre mois après cet immense espoir, l'armée et les gardes mobiles ont brisé l'insurrection des ouvriers et des artisans parisiens.

 

« Pendant plusieurs jours, la République a bombardé et massacré les insurgés, tuant plusieurs milliers d'entre-eux. »

 

C'est cette histoire tragique et oubliée, trop oubliée, que restitue ce livre qui, s'appuyant largement sur les récits de témoins ou acteurs des évènements, d'Alexis de Tocqueville à Georges Sand, de Flaubert à Lamartine, rend compte de ce temps d'ouverture exceptionnel à l'espérance et à la liberté de penser, tout en retraçant la fatale succession des drames par lesquels cette société est passée du rève au cauchemar.

 

LE SECRET DU 19EME SIECLE

 

Marx et Engels vont cependant aller plus avant dans ce qui constitue le fondamental de cette période, allant bien au-delà des évènements de la seule année 1848.

 

En 1856, avec un certain recul, Marx, dans un discours à une fête du journal des chartistes de Londres, en montre bien les enjeux considérables:

 

« Les révolutions de 1848 furent des épisodes, de tout petits craquements, de toutes petites déchirures dans l'écorce solide de la société bourgeoise.

 

« Mais elles dévoilent l'abîme que recouvrait cette écorce, sous laquelle bouillonnait un océan sans fin capable, une fois déchaîné, d'emporter des continents entiers.

 

« Elles annoncèrent à grand fracas l'émancipation du prolétariat, secret du 19eme et de sa révolution.

 

LA VAPEUR, L'ELECTRICITE, LES INVENTIONS

 

« Cette révolution, il est vrai, ne fut pas une trouvaille de l'année 1848.

 

« La vapeur, l'électricité, les inventions diverses avaient un caractère révolutionnaire autrement dangereux que les bourgeois Barbès, Raspail et Blanqui.

 

« Mais sentons-nous l'atmosphère que nous respirons et qui pourtant pèse sur nous d'un poids de 10 000 kilos?

 

« La société européenne de 1848 ne sentait pas davantage l'atmosphère révolutionnaire qui la baignait et pesait sur elle de toute part.

 

« Il est un fait important qui caractérise le 19eme siècle et qu'aucun parti ne saurait nier.

 

« D'un côté, ce siècle a vu naître des forces industrielles et scientifiques qu'on n'aurait même pas imaginé à une époque antérieure.

 

« D'autre part, les signes se multiplient d'une déchéance telle qu'elle éclipsera même la fameuse décadence des dernières années de l'empire romain.

 

« De notre temps, toute chose paraît grosse de son contraire.

 

« La machine qui possède le don prodigieux d'agréger et de féconder le travail humain, entraîne la faim et l'excès de travail.

 

« Les nouvelles forces de richesses que l'homme vient d'acquérir se transforment, par un caprice étrange du sort, en sources de misère.

 

« On dirait que chaque victoire de l'art se paie par une perte de caractère.

 

L'HOMME DEVIENT L'ESCLAVE DES HOMMES

 

« L'humanité acquiert la maîtrise de la nature, mais, en même temps, l'homme devient l'esclave des hommes et de sa propre infamie.

 

« La pure lumière de la science elle-même semble avoir besoin, pour resplendir, du contraste de l'ignorance.

 

« Toutes nos découvertes, et tout notre progrès, ont pour résultat, semble-t-il, de doter les forces matérielles d'une vie intelligente et de ravaler l'homme au niveau d'une simple force matérielle.

 

« Cet antagonisme entre la science et l'industrie modernes d'une part, la misère et la décadence de l'autre, cette contradiction entre les forces productives et les conditions sociales de notre époque est un fait, un fait patent, indéniable, écrasant...

 

LES OUVRIERS, DE NOUVEAUX HOMMES

 

« Certains partis peuvent en gémir, d'autres souhaiter l'anéantissement des découvertes modernes pour se délivrer par là-même des conflits actuels.

 

« Libre à eux d'imaginer qu'un progrès aussi marqué en économie doit, pour être complet, s'accompagner d'une régression non moins marquée en politique.

 

« Quant à nous, nous ne voulons pas méconnaître l'esprit solide qui travaille activement à dénouer ces contradictions.

 

« Nous savons que les nouvelles forces de la société n'ont besoin, pour faire œuvre utile, que de nouveaux hommes.

 

« Ces hommes, ce sont les ouvriers. »

 

L'APPROPRIATION DES MOYENS DE PRODUCTION PAR LA SOCIETE

 

Engels, qui écrit l'introduction à « Les luttes de classes en France, 1848-1850 », déjà citées au début de cet article, évoque un autre ouvrage de Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », confirme l'importance de ces textes et écrit:

 

« Ce qui donne à notre ouvrage une importance toute particulière, c'est le fait qu'il prononce pour la première fois sous sa forme condensée la formule par laquelle, à l'unanimité, les partis ouvriers de tous les pays du monde réclament la réorganisation de l'économie: l'appropriation des moyens de production par la société.

 

« Dans le deuxième chapitre, à propos du « droit au travail », qui est caractérisé comme « la première formule maladroite dans laquelle se résument les prétentions révolutionnaires du prolétariat », on peut lire:

 

 « Mais derrière le droit au travail il y a le pouvoir sur le capital, derrière le pouvoir sur le capital, l'appropriation des moyens de production, leur subordination à la classe ouvrière associée, c'est-à-dire la suppression du travail salarié ainsi que du capital et de leurs rapports réciproques.

 

« Donc, pour la première fois, se trouve formulée la thèse par laquelle le socialisme ouvrier moderne se distingue nettement aussi bien de toutes les diverses nuances du socialisme féodal, bourgeois, petit-bourgeois, etc...que de la confuse communauté des biens du socialisme utopique et du communisme ouvrier primitif... »

 

UNE SEULE PERIODE REVOLUTIONNAIRE DE LONGUE DUREE

 

Revenons, pour l'instant encore, à la révolution de février ( 1848 ).

 

Lorsqu'elle éclate, poursuit Engels, « nous étions tous, quant à la façon dont nous concevions les conditions et le cours des mouvements révolutionnaires, sous la hantise de l'expérience historique passée, notamment celle de la France.

 

« N'est-ce pas précisément de cette dernière qui, depuis 1789, avait dominé toute l'histoire de l'Europe, qu'était parti encore une fois le signal du bouleversement général?

 

« Aussi, était-il évident et inévitable que ses idées sur la nature et la marche de la révolution « sociale » proclamées à Paris en février 1848, de la révolution du prolétariat, furent fortement teintées des souvenirs des modèles de 1789 et de 1830!

 

« Et, notamment, lorsque le soulèvement de Paris trouve son écho dans les soulèvements victorieux de Vienne, Milan et Berlin, lorsque toute l'Europe jusqu'à la frontière russe fut entraînée dans le mouvement, lorsqu'ensuite au mois de juin, à Paris, la première grande bataille pour le pouvoir se livra entre le prolétariat et la bourgeoisie, lorsque la victoire même de sa classe ébranla la bourgeoisie de tous les pays au point qu'elle se réfugia à nouveau dans les bras de la réaction monarchiste-féodale qu'on venait seulement de renverser, nous ne pouvions dans les circonstances d'alors absolument plus douter que le grand combat décisif était commencé, qu'il faudrait le livrer dans une seule période révolutionnaire de longue durée et pleine d'alternatives, mais qu'il ne pouvait se terminer que par la victoire définitive du prolétariat... »

 

L'HISTOIRE NOUS A DONNE TORT

 

C'est ce que considère Engels pour qui l'histoire « a montré clairement que l'état de développement économique sur le continent était alors bien loin encore d'être mûr pour la suppression de la production capitaliste.

 

Elle l'a prouvé par la révolution économique qui, depuis 1948, a gagné tout le continent et qui n'a véritablement donné droit de cité qu'à ce moment à la grande industrie en France, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, et dernièrement en Russie, et fait de l'Allemagne un pays industriel de premier ordre – tout cela sur une base capitaliste, c'est-à-dire encore très capable d'extension en 1848.

 

« Or, c'est précisément cette révolution industrielle qui, la première, a partout fait la lumière sur les rapports de classes, supprime une foule d'existences intermédiaires provenant de la période manufacturière...engendrant une véritable bourgeoisie et un véritable prolétariat de grande industrie et les poussant l'un et l'autre au premier plan du développement social... »

 

LA REPUBLIQUE BOURGEOISE:

PERPETUER LA DOMINATION DU CAPITAL,

L'ESCLAVAGE DU TRAVAIL

 

Marx, lui, froidement, très réaliste, veut faire apparaître la signification profonde et durable de l'évènement.

 

« Ce fut la bourgeoisie qui contraignit le prolétariat de Paris à l'insurrection de juin.

 

« De là son arrêt de condamnation.

 

« Ses besoins immédiats avoués ne le poussaient pas à vouloir obtenir par la violence le renversement de la bourgeoisie, il n'était pas encore de taille pour cette tâche.

 

« Force fut au Moniteur de lui apprendre officiellement que le temps n'était plus où la république jugeait à propos de rendre les hommes à ses illusions, et seule la défaite le convainquit de cette vérité que la plus infime amélioration de sa situation reste une utopie au sein de la république bourgeoise, utopie qui se change en crime dès qu'elle veut se réaliser.

 

« A ses revendications, outrées par la forme, puériles par le contenu, et par là-même encore bourgeoises dont il voulait arracher la concession à la révolution de février, se substitua l'audacieux mot d'ordre de lutte révolutionnaire: Renversement de la bourgeoisie! Dictature de la classe ouvrière!

 

« En faisant de son lieu funéraire le berceau de la République bourgeoise, le prolétariat força celle-ci à apparaître aussitôt sous sa forme pure comme l'Etat dont le but avoué est de perpétuer la domination du capital, l'esclavage du travail.

 

« Les yeux toujours fixés sur l'ennemi couvert de cicatrices, implacable et invincible, -invincible parce que son existence à lui est la condition de sa propre vie à elle – force était à la domination bourgeoise libérée de toute entrave de semer aussitôt un terrorisme bourgeois... »

 

 

La république bourgeoise a sans doute, depuis, évolué dans ses formes, mais n'a-t-elle pas conservé intact l'essence de son pouvoir?

 



[1] Lénine meurt en janvier 1924 (C-le-R)

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