On ne sait si ce sera apéritif pour aller avant vers un festin

Publié le 13 Février 2017

 

ou déjà

un des plats

tout en finesse 

d'un de ces grands

repas de fête !

 

 

On ne sait si ce sera apéritif pour aller avant vers un festin

Préface de Patrick Boucheron : 

« Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde
pour expliquer la France. »
Jules Michelet, Introduction à l’histoire universelle (1831)

 

 

Introduire une histoire de France, vraiment? On aimerait pouvoir passer outre, en plongeant directement dans le grand bain des récits rassemblés. Y aller voir sans tarder, au hasard des événements, des envies et des souvenirs ; tantôt parcourir à grandes traversées la mer des histoires, tantôt se laisser surprendre par des courants inattendus qui, agités par quelque association d’idées ou réminiscence, nous jetteraient d’une rive à l’autre du temps. Mais toujours sans s’embarrasser de ces pesants préalables qu’implique inévitablement le genre, on ne peut plus intimidant, de l’introduction à une histoire de France. Tant de siècles accumulés, de prédécesseurs graves et solennels, tant de controverses aussi, quand on exige si souvent des historiens qu’ils assument, seuls ou presque, les hantises de leur temps : on en serait presque fatigué d’avance. Aussi se contentera-t-on ici de dire brièvement ce qui nous a réunis – brièvement car il s’agit de rendre compte de la vitesse d’un entrain collectif et du sentiment d’urgence qui l’accompagnait.


Une ouverture donc, davantage qu’une introduction, pour ce que ce mot évoque du point de vue moral et politique, et en pensant moins au prélude majestueux d’une œuvre musicale qu’à la focale du photographe qui lui permet de régler la profondeur de champ. Les auteurs de ce volume ont une ambition en partage qui peut se dire en quelques mots : écrire une histoire de France accessible et ouverte, en proposant au plus large public un livre innovant mais sous la forme familière d’une collection de dates, afin de réconcilier l’art du récit et l’exigence critique.
Cette ambition est politique, dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l’objet « histoire de France » et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes. En l’abordant par le large, renouant avec l’élan d’une historiographie de grand vent, elle cherche à ressaisir sa diversité. Voici pourquoi elle prend la forme d’un projet pensé d’emblée comme un geste éditorial : faire entendre un collectif d’historiennes et d’historiens travaillant ensemble à rendre intelligible un discours engagé et savant. Ce livre est donc joyeusement polyphonique. Il ne l’est pas faute de mieux – comment écrire aujourd’hui d’un seul jet et d’une même plume une histoire de France ? – mais par choix et par conviction.

Il faut savoir voyager léger. Partant à l’aventure, les 122 auteurs qui nous ont fait confiance ont accepté de se délester du lourd équipement théorique faisant l’ordinaire des expéditions académiques. C’est qu’ils n’acceptent plus, en somme, ce partage des rôles qui leur est de plus en plus défavorable : aux publicistes les facilités narratives d’un récit s’éloignant sans scrupule de l’administration de la preuve, aux historiens les circonvolutions embarrassées pour ramener ce récit aux froides exigences de la méthode. « C’est plus compliqué que cela » ? Oui sans doute, ça l’est toujours. Mais le rappel à la complexité ne peut être le dernier mot des historiens, sauf à se faire des professionnels du désenchantement. Le travail critique n’est pas systématiquement morne et austère ; il est parfois même captivant. On peut raconter, sur le mode de l’enquête, la manière dont le passé se fait et se défait sans cesse au travail de l’histoire. Car celle-ci ne parle pas d’elle-même, dans la transparence éthérée de l’évidence, mais à travers des intrigues de connaissances. Telle était donc la consigne : écrire sans notes et sans remords une histoire vivante, parce que constamment renouvelée par la recherche, adressée à ceux avec qui on a plaisir à la partager, en espérant qu’un peu de cette joie saura faire front aux passions tristes du moment. L’écrire sans notes et sans remords, mais en ne cédant rien aux rigueurs de notre métier, notamment en suggérant à la fin de chaque texte quels sont les travaux savants sur lesquels il s’appuie.


Chaque auteur avait donc toute liberté de bâtir son intrigue à partir d’une date de l’histoire de France – que celle-ci fasse déjà partie de la frise chronologique du légendaire national ou qu’on l’y ramène d’ailleurs, entendons d’un autre endroit de la mémoire du monde. Dans tous les cas, l’entrée par les dates s’imposait comme la manière la plus efficace pour déjouer les continuités illusoires du récit traditionnel : elle permet d’évoquer des proximités pour les déplacer, ou au contraire de domestiquer d’apparentes incongruités. C’est bien ce double mouvement – dépayser l’émotion de l’appartenance et accueillir l’étrange familiarité du lointain – que la chronique, dans sa succession enjouée, tend à éprouver. Nous n’avions pas à chercher systématiquement le contre-pied : les dates canoniques y sont bien, quoique parfois décalées, et toujours bousculées par la volonté d’y reconnaître l’expression locale d’un mouvement de plus grande ampleur. Ainsi peut-on faire surgir, au milieu du récit faussement nostalgique de nos souvenirs scolaires, l’énergie constamment surprenante d’une histoire élargie, diverse et relancée.

Il y avait autre chose dans la besace des auteurs qui arrivent ici à bon port : une phrase de Michelet, placée en exergue de ce livre. Mot de passe davantage que cri de ralliement, elle était suffisamment énigmatique pour susciter le désir et l’inquiétude, ces deux moteurs du voyage, condamnant chacun à sa propre liberté d’écrire. « Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France » : lorsqu’il écrit cela au seuil de son Introduction à l’histoire universelle (1831), Jules Michelet a trente-deux ans. Maître de conférences à l’École normale, il enseigne à de plus jeunes que lui une histoire qui ressemble diablement à de la philosophie : c’est en fait, au sens propre, une philosophie de l’histoire. La révolution de 1830 a fait passer « l’éclair de juillet », et avec lui l’espérance politique de la liberté. C’est elle qui soulève l’humanité que Michelet, contrairement à la plupart des historiens de son temps, refuse de croire plaquée au sol par les fatalités de la race. Car ce fils de la Révolution française défend une conception énergique, vitaliste, d’une histoire ouverte qui ne se fige jamais longtemps en ses points d’arrêt que l’on nomme origine, identité ou destin obligé. « Ce qu’il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe ; de plus européen, c’est ma patrie, c’est la France. » Ainsi avance la flèche du temps, et voici pourquoi cette Introduction à l’histoire universelle ne pouvait être pour Michelet qu’une introduction à son histoire de France.


Attention toutefois aux rapprochements trompeurs : si Michelet apparaissait déplacé dans son temps, il n’est pas pour autant de plain-pied avec le nôtre. Car nous ne pouvons plus admettre avec lui que la France est cette « glorieuse patrie [qui] est désormais le pilote du vaisseau de l’humanité ». Le patriotisme de Michelet nous apparaît aujourd’hui compromis par une histoire dont il n’était évidemment pas comptable, mais qui, après lui, s’est autorisée de cette « mission civilisatrice » de la France, notamment pour justifier l’agression coloniale. Compromission définitive ? On pourrait en discuter, quand il apparaît à beaucoup désormais que la réinvention d’un « patriotisme constitutionnel » d’inspiration universaliste et ouvert à la diversité du monde pourrait être le meilleur rempart contre la régression identitaire d’un nationalisme dangereusement étriqué. Mais tel n’est pas le sujet ici : il suffit de relever combien cette aspiration de Michelet pour une France qui s’explique avec le monde a pu apparaître, à différents moments de l’histoire, comme une source d’inspiration et d’encouragement.

Ainsi, dans son cours professé au Collège de France de 1943 à 1944, Lucien Febvre revient longuement sur ce texte négligé de Michelet pour éclairer le bien plus célèbre Tableau qui ouvrait en majesté le deuxième tome de son Histoire de France (1834). Il s’agit pour Febvre de défiger cet être géographique, de déjouer « l’idée d’une France nécessaire, fatale, préfigurée, l’idée d’une France donnée toute faite par la nature géographique à l’homme de France, en appelant France toute la série des formations, des groupements humains qui ont pu exister avant la Gaule sur ce qui est aujourd’hui notre sol », ainsi qu’il l’affirme dans sa 25e leçon prononcée le 1er mars 1944. Dans le Paris occupé, alors qu’il reçoit de son disciple Fernand Braudel, prisonnier dans l’oflag de la citadelle de Mayence, la Méditerranée qu’il y écrit chapitre après chapitre, Lucien Febvre évoque ces moments où, comme au temps de Jeanne d’Arc, la France « a manqué de disparaître » et parle des historiens qui, tel Michelet, ont « chassé la race de notre histoire ».


Une fois pour toutes ? On serait bien naïf de le croire. Voici pourquoi Lucien Febvre reprend le combat après guerre contre ce qu’il appelait dès 1922, dans La Terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire qu’il fait reparaître en 1949, le « préjugé de la prédestination » – soit l’idée selon laquelle l’histoire d’un pays ne peut être guidée que par un destin national. Répondant en 1950 aux appels de l’UNESCO qui voulait faire de l’histoire une science auxiliaire de la recherche d’une paix universelle, il écrit avec François Crouzet un projet de manuel décrivant le développement de la civilisation française comme l’essor fraternel de cultures métissées – ce livre inédit ayant été récemment publié sous le titre Nous sommes des sang-mêlés (2012). Car Febvre nommait civilisation cette capacité de débord : « La civilisation française, pour ne parler que d’elle, a toujours débordé largement les limites de la France politique, de l’État français ramassé au-dedans de ses frontières. Et de le savoir, ce n’est certes pas une diminution. C’est un élargissement. La source d’une espérance. »
D’où vient l’idée, étrange quand on y songe, qu’une ouverture sur le monde aboutirait à une diminution de sa grandeur ? Par quel paradoxe en vient-on à imaginer l’histoire d’un pays comme une lutte sans fin pour maintenir sa souveraineté à l’abri des influences extérieures qui viendraient la dénaturer, l’affaiblir et finalement la mettre en péril dans son essence même ? C’est, on le saitbien désormais, l’histoire difficile de la société française confrontée aux défis de la mondialisation durant ces trente dernières années qui explique cette cristallisation croissante du débat public sur le thème de l’identité. Du point de vue historiographique, le point de bascule se situe certainement entre la parution du premier volume des Lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora en 1984 et celle de L’Identité de la France de Fernand Braudel en 1986. La revendication identitaire, d’abord portée par la gauche de gouvernement, débouchait sur la défense d’une culture française définie par le droit à la différence ; elle nourrit désormais une critique de la diversité culturelle dans laquelle se discerne de plus en plus nettement une hostilité face aux effets supposément destructeurs de l’immigration.

Le 16 octobre 1985, Fernand Braudel présentait à des élèves d’un collège de Toulon une leçon pleine d’allant sur le siège de leur ville en 1707. Ce récit d’histoire-monde était destiné à leur faire comprendre non seulement « que la France se nomme diversité », mais que son unité politique et territoriale ne se fabriquait que très lentement, certainement pas au temps de Jeanne d’Arc comme on pouvait encore leur enseigner, plutôt « avec les tardives liaisons des chemins de fer ». Un mois plus tard, sa mort interrompait ce qu’il n’appelait pas autrement que son « Histoire de France » et dont il prévoyait qu’elle allait être « comprise de travers ». Et de fait : on lut son Identité de la France , livre posthume et inachevé, pour le testament politique de l’historien des longues durées alors qu’elle n’était que l’arrêt provisoire d’une histoire en mouvement. Comment la relancer aujourd’hui, sinon en s’inspirant de l’opération de Lucien Febvre, éclairant le Tableau de la France de Michelet par l’étincelle de son Introduction à l’histoire universelle ?

Il y a, parmi les jeunes chercheurs, beaucoup d’initiatives qui vont aujourd’hui dans ce sens. Elles peuvent s’inspirer de la démarche de Thomas Bender qui proposa, dans un livre retentissant paru en 2006, une histoire globale des États-Unis envisagés comme « une nation parmi d’autres » (A Nation among Nations : America’s Place in World History ). Traiter la guerre de Sécession comme une des nombreuses guerres d’indépendance qui, en Europe et dans le monde, articulaient revendication nationale et idéal de liberté, c’était infliger une blessure narcissique à un pays attaché à un récit national tenu pour exceptionnel. D’autres expériences historiographiques furent tentées, par exemple pour écrire une histoire transnationale de l’Allemagne ou restituer le Risorgimento italien dans sa dimension méditerranéenne. Mais si l’histoire de la Révolution française ou de l’empire colonial se prête depuis quelques années à une approche globale, il n’existe pas encore aujourd’hui d’histoire mondiale de la France. Le livre qu’on va lire n’en tient pas lieu : il en forme, tout au plus, les prémices ou la promesse.

Car qu’entend-on ici par histoire mondiale de la France ? D’abord, pleinement, une histoire de France qui ne déserte pas plus les hauts lieux qu’elle ne néglige les grands personnages. Il s’agit moins d’élaborer une autre histoire que d’écrire différemment la même histoire : plutôt que de se complaire dans les complexités faciles du contre-récit ou dans les dédales de la déconstruction, on a cherché à affronter, sans louvoyer, toutes les questions que l’histoire traditionnelle d’une France toujours identique à elle-même prétend résoudre. Voici pourquoi on lira ici une histoire mondiale de la France et non pas une histoire de la France mondiale : nous n’avions nulle intention de suivre l’expansion au long cours d’une France mondialisée pour exalter l’essor glorieux d’une nation vouée à l’universel, pas plus que nous souhaitions chanter les louanges des métissages heureux et des circulations fécondantes. Faut-il dire à nouveau qu’il ne s’agit ici ni de célébrer ni de dénoncer ? Que l’histoire soit, depuis bien longtemps déjà, un savoir critique sur le monde et non un art d’acclamation ou de détestation est une idée qu’on pouvait croire acquise ; elle rencontre tant d’adversaires aujourd’hui qu’il est peut-être bon de la défendre à nouveau.

Expliquer la France par le monde, écrire l’histoire d’une France qui s’explique avec le monde : tout l’effort vise en somme à défaire la fausse symétrie de la France et du monde. La France n’existe pas séparément du monde, le monde n’a jamais la même consistance pour la France. Le monde de la Gaule romaine et du pays des Francs regarde vers la Méditerranée tandis que celui du royaume de Saint Louis s’ouvre sur l’Eurasie. Mais, à différents moments de l’histoire longue des mondialisations, dans les rapports changeants entre ce qui se donne comme « France » et ce qui s’appréhende symétriquement comme « monde », surgissent d’autres configurations sociales, des filiations multiples, des bifurcations inattendues, une géographie décalée – bref une histoire en mouvement. Plutôt que de la dire mondiale, on pourrait se contenter d’affirmer qu’elle est une histoire longue de la France – puisqu’elle commence bien avant qu’on ne puisse la ramener à la brève séquence nationale de son devenir politique. Le vieux terme d’« histoire générale » conviendrait également à une démarche qui ne prétend à rien d’autre qu’à l’analyse d’un espace donné dans toute son ampleur géographique et sa profondeur historique.


Telle est donc l’intrigue principale. Elle n’est ni linéaire ni orientée et n’a ni commencement ni fin – et c’est pourquoi les premières dates plongent au plus profond de l’histoire de l’occupation humaine sur le territoire identifié aujourd’hui comme français, précisément pour neutraliser la question des origines. Il arrive parfois à cette intrigue de se densifier, lorsque les connexions se font plus nombreuses (dans les années 1450-1550 notamment) ou lorsque la France prétend (par exemple à partir du XVII e siècle et du projet de puissance de la monarchie absolue) rayonner sur le monde, voire le contenir tout entier en assumant l’aventure politique de l’universalisme qui fait du français, pour le monde entier, la langue de l’espérance révolutionnaire. Mais il lui arrive aussi de se distendre, et c’est alors l’histoire des rendez-vous manqués, des replis et des rétractations que l’on a tenté de raconter, notamment depuis ce que l’on peut décrire comme la mondialisation à la française de la seconde moitié du XIX e siècle.


Tout cela fait-il une histoire ? Pas encore. Si les 146 dates qu’on a choisies ici ne forment pas vraiment une chronologie, c’est parce qu’elles ne peuvent, à elles seules, soutenir le récit exhaustif d’une histoire mondiale de la France. Attirant l’attention sur des événements, elles valorisent inévitablement une lecture politique et culturelle, négligeant sans doute les évolutions de plus longue durée affectant l’histoire des sociétés dans leur dimension économique, mais aussi environnementale. Elles ménagent donc des lacunes que l’on ne manquera pas de repérer : certaines étaient peut-être inévitables, d’autres nous seront imputables. Enfin, les séquences que dessinent ces dates ne valent pas périodisations : elles ne sont là que pour guider une lecture qui peut aussi s’échapper par les sentiers buissonniers que percent, dans le corps du livre, index et renvois, et que relance, à la fin de l’ouvrage une invitation au voyage par le biais d’autres parcours, le traversant thématiquement à la faveur de rapprochements inattendus.


Osera-t-on, pour finir, avouer ce qui, le plus souvent, a guidé nos choix ? Ce fut le principe de plaisir. Non par volonté de bâtir une histoire heureuse : celle qu’on va lire n’est ni plus légère ni plus sombre qu’une autre, même si sa gravité n’est pas désespérée. Mais sans doute n’est-il pas si futile que cela d’affirmer aujourd’hui l’énergie joyeuse d’une intelligence collective. Nous espérons seulement qu’un peu de ce plaisir que l’on éprouve à se créer des surprises, à se faire confiance, à échafauder ensemble un texte commun, à travailler pour ne pas trop se décevoir mutuellement, saura ici se montrer communicatif. Et si l’on nous demande : « Pourquoi cette histoire de France est-elle mondiale ? », on pourra répondre simplement : « Mais parce qu’elle est tellement plus intéressante ainsi ! »

 
 
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